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Bertrand Cantat est de retour...

« Bertrand Cantat est de retour ». A elle seule cette phrase crée aujourd’hui chez une majorité de femmes, et quelques hommes aussi parfois, un frisson. Un frisson, logique pourtant à sa base, mais qui du même coup percute de plein fouet un creuset anormalement et spectaculairement exprimé de sentiments de haine, de dégoût, de colère. Une telle phrase, c’est comme remplacer un prénom et un nom par « La Bête Immonde ». S’ensuivent les déchaînements de propos tous plus haineux les uns que les autres. Des témoignages virtuels, confortables au fond, bien planqués que sont tous ces fantômes anonymes en mal de sensations fortes, assoiffés de scandales, derrière leurs pseudos et leurs écrans. Internet est devenu une arène romaine, une fosse aux lions.

 

Cela me gêne et me dérange. Pas qu’on puisse être choqué ou ulcéré. On en a parfaitement le droit. C’est compréhensible, surtout si l’on a soi-même vécu des situations de violences conjugales. Ce qui me choque c’est de se trouver l’excuse de la virtualité pour se déchainer. A plus forte raison lorsqu’on ne sait pas, ou en tout cas pas tout, des événements et des gens. Lorsqu’on n’a qu’un seul son de cloche et qu’on ne veut pas considérer d’autres opinions, qu’on ne veut pas chercher plus loin.

 

C’est le problème de nos sociétés sur-connectées et « virtualisées », où le quant-à-soi n’existe plus.

 

C’est aussi un problème sémantique. Aujourd’hui on emploie à tort et à travers des mots sans plus faire attention à leurs véritables sens. Et même sans les connaître parfois. Pourvu qu’on puisse se délivrer en crachant son fiel.

 

Dès 2012, lorsque Bertrand Cantat s’était lancé en groupe avec Detroit, on y avait eu droit. « Assassin », « meurtrier », « crime », « meurtre », « assassinat ». Ces mots revenaient déjà constamment, partout, comme une mauvaise ritournelle.

 

Pourtant, il est absolument inexact d’employer ces mots. Petit cours rapide de sémantique juridique rien que pour vous !

 

Au sens de la loi, un assassinat est un acte commis avec préméditation. Toujours au sens de la loi (j’insiste bien là-dessus car, jusqu’à nouvel ordre, la loi prévaut sur les émotions et les sentiments), un meurtre est le fait de donner volontairement la mort à autrui. Si vous vous penchez sur le Code Pénal, vous retrouverez sans peine ses définitions et tout ce qui s’y rattache.

 

Je vous le dis tout net avant de continuer : je ne cherche pas ici à le dédouaner, l’excuser, à l’idéaliser ou pardonner. Il y a des gestes qui, peu importe comment, par qui et pour quoi ils sont arrivés, ne se pardonnent pas. Ou alors avec une grande force d’esprit et une grande foi, après des années de travail sur soi. Ce que, pour ma part, je ne me sens pas a priori de faire. Mais je voulais m’exprimer sur ce sujet parce que beaucoup de choses me semblent tout de même injustes dans le traitement qu’on réserve à cette « affaire ».

 

J’ai aimé Noir Désir, j’ai admiré Bertrand Cantat, l’Artiste, pour ses idées, ses combats. J’ai aimé l’homme aussi pour ce qu’il était physiquement, pour l’aura indéniable qu’il dégage, il faut bien que je sois honnête. J’aime toujours Noir Désir et je continue à aimer, suivre et adhérer volontiers au travail de Bertrand Cantat, l’Artiste. Il a été, est et restera l’une des plus belles plumes et voix du rock français, quoi qu’on dise. Mais il ne m’est évidemment plus possible d’adhérer à autre chose que sa part artistique.

 

Cependant, il faut voir une chose en face : on a érigé injustement et maladroitement Cantat en porte-drapeau des violences faites aux femmes. Il en est devenu le symbole, malgré lui. Il est soudainement devenu une cible générale sur laquelle on s’est octroyé le droit de décocher toutes les flèches, au nom de tous ceux qui exercent ou ont exercé des violences sur leurs compagnes ou femmes. Mais de quel droit fait-on ça ? Il y a autant de types de violences qu’il y a de types d’individus violents. Le problème est bien plus profond et complexe qu’il n’y parait. Chacun d’eux mérite donc un traitement différencié. Aucune violence ne se ressemble, tant par leurs origines que par leurs causes, leurs motifs. Si tant est qu’on puisse en trouver un, alors même que rien, bien évidemment, ne peut justifier son usage. Nous serons au moins d’accord là-dessus. Même Cantat lui-même ne s’explique toujours pas son geste.

 

Mais des Cantat, la France et même le monde en sont remplis. Tous les jours depuis la nuit des temps, des personnes meurent sous les coups (intentionnels, ceux-là) de leurs conjoint(e)s sans un mot, sans une annonce, sans une publicité. Et parfois même ils recommencent sur d’autres, et puis d’autres… Sans jamais être démasqués ni condamnés, des années durant. Le seul « tort » qu’on puisse imputer à Cantat ici c’est d’être un personnage public, médiatique, donc plus facile et rapide à atteindre et détruire.

 

Sur la question de la violence virtuelle, se pose aussi la question de la réponse. Alors que Cantat a interdiction d’évoquer publiquement l’affaire et qu’il s’y tient, depuis des années le public autant que les médias ou la famille Trintignant et les amis de celle-ci ne se privent pas, dès que cela leur est possible, de cracher leur haine, que ce soit par médias, livres ou émissions interposés. Il est facile mais très limite de descendre quelqu’un qui n’a aucun droit de réponse. Facile oui, puisqu’il est persona non grata partout désormais. Pire, certains propos pourraient passer pour de la diffamation. Par respect pour cette notion d’égalité qui m’est chère, cela me gêne énormément. Et pour faire monter la sauce et exciter les haines, on peut compter sur la bien-pensance médiatique qui se fait une joie de relayer des propos venus deci delà pour faire leurs choux gras de ce que j’appelle leurs torchons. Quitte à en rajouter des couches et des couches, transformer ou inventer des éléments avec quelques aides complices. A ce titre, je vous recommande de regarder et écouter cette interview très instructive et constructive de Xavier Cantat. Le frère de Bertrand Cantat s'exprime dans feue l'émission de Thierry Ardisson, « Tout le monde en parle ».

 

Dans cette intervention, Xavier Cantat expose entre autres un fait qui me parait intéressant. Vous regarderez la vidéo pour avoir les termes exacts mais la question qu’il pose se résume ainsi : pourquoi est-il à ce point inconcevable pour les gens qu’une femme puisse être à l’origine d’une dispute ? Allant plus loin encore, il poursuit avec cette question qui complète la première : pourquoi est-ce tout aussi impossible d’entendre qu’une femme puisse porter les premiers coups dans une dispute ? Voilà une interrogation qui mérite qu’on s’y attarde. Oui, une femme peut aussi porter des coups la première sur un homme, c’est une réalité. L’homme va répondre à cette violence. Mais alors une femme qui frappe est condamnable à la même hauteur qu’un homme. La pulsion qui incite irrésistiblement à frapper et qui ne peut être contrôlée est condamnable, qu’on soit un homme ou une femme.

 

On peut parler ici de Jacqueline Sauvage. Oui, elle a été maltraitée durant plus de quarante ans par son mari. Fait hautement condamnable. Mais est-ce que se faire justice soi-même en tuant son mari était la meilleure solution ? Elle a tué, elle a eu une condamnation. Puis a été graciée, compte tenu des circonstances. Elle a subi la violence, mais elle l’a redonnée aussi, de manière irrémédiable.

 

La violence est condamnable des deux côtés, à plus forte raison que la force entre un homme et une femme est de toute façon complètement inégalitaire, déséquilibrée. Rien ne peut justifier un pareil geste, qu’il soit initié par l’homme ou la femme.

 

Toujours dans mon but de ne taper ni favoriser l’un ou l’autre, si Bertrand Cantat a un problème psychologique manifeste, Marie Trintignant n’était pas pour autant une oie blanche exempte de tout vice ou défaut. Mais je ne vous apprendrai rien puisque cela est de notoriété publique. Encore faut-il l’admettre.

 

Tout cela me rappelle l’histoire de l’hystérie, dont on avait décrété qu’elle était une « pathologie exclusivement féminine » durant l’Antiquité (hystérie venant du grec et signifiant « utérus »). Alors que bien plus tard, au XIXème siècle notamment, grâce aux efforts de Charcot et Freud entre autres, il a été démontré que l’hystérie touchait aussi les hommes.

 

Ici c’est exactement le même raisonnement.

 

A mon sens, on oublie également un peu trop vite la notion de passion destructrice. Il apparaît évident, au travers de différents témoignages, que Marie Trintignant et Bertrand Cantat s’aimaient vraiment. Follement. Et c’est bien là le noyau du problème. L’amour passionnel, fou donc, peut être destructeur. Or il faut bien comprendre que c’est un mode de fonctionnement à part entière et que certains couples sont incapables de s’aimer autrement. C’est un mode de fonctionnement qui peut finir par créer ce genre d’accidents. Il semblerait que ce fut leur cas. Et personne ne peut rien y faire.

 

Beaucoup, je le sais, sont attachés à la notion d’humanité. Mais étonnamment, lorsque ressort le nom de Bertrand Cantat, on l’oublie bien vite. Pourtant, je suis persuadée que oui, ceci était un banal accident, une bagarre, un malheureux fait divers. Mais qui s’est mal terminé. Bien qu’on veuille balayer d’un revers de la main ces hypothèses, parce qu’elles sont trop gênantes pour notre psychisme et pour ce qu’autrui pourrait penser de nous si l’on avançait un argument autre que celui qui est socialement admis.

 

Au final, qu’on le veuille ou non, Bertrand Cantat reste un homme. Avec son passé, ses actes, son vécu. Avec ses zones d’ombre, son caractère, ses mystères. Ses qualités aussi (parce que, ne vous déplaise, tout n’est jamais tout blanc ou tout noir. Chez personne, vous comme moi). Marie Trintignant de même. Les victimes collatérales je ne reviendrai pas dessus, on les connaît toutes. Et c’est bien triste, oui, c’est infiniment vrai. Si vous n’arrivez pas malgré ça à intégrer cette notion d’humanité, alors il serait temps de repenser à la remise en place des supplices moyenâgeux ou de la peine de mort. Ça vous choque ? Pourtant c’est bien la mort qu’on lui souhaite souvent, voire qui lui est franchement recommandée. Et la peine capitale semble le moyen le plus rapide et sûr pour arriver à ce résultat… Cet homme vit et vivra désormais toute sa vie avec ses remords, ses regrets, ses fantômes, ses propres incompréhensions. Voilà, pour la peine capitale, on y est, rassurez-vous !

 

Je vous encourage également à lire cet article du journal Le Parisien. C'est un entretien avec le juge même qui a fait libérer Bertrand Cantat il y a 10 ans. Il s’exprime suite à la récente parution du célèbre magazine Les Inrockuptibles, y présentant l’Artiste en couverture.

 

 

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Dans cet article, parmi toutes ses paroles, le juge soulève quelque chose d’intéressant : il parle de « dictature de l’émotion ». Il apparait tout à fait exact d’employer ce terme. Pour parler de ça, il conviendrait de garder la tête froide, de rester neutre, laissant de côté haine et complaisance. Je crois en effet que lorsqu’une telle d’affaire éclate, la plupart du temps elle sera jugée uniquement par le prisme de l’émotion, ce qui induira inévitablement un jugement plus que violent. Et donc une erreur. Emotions et impartialité ne font jamais bon ménage, personne ne pourra me contredire là-dessus. Bien qu’il soit normal de réagir viscéralement à une chose aussi atroce et face à laquelle on reste démuni. Qu’il apparaisse en grand sur la couverture, OK, je conçois que ça puisse déranger les plus sensibles. Mais qu’on veuille l’empêcher, ou qu’on souhaite simplement qu’il ne puisse plus exercer son Art à travers la production de CD ou de la scène… Il a payé, il paie encore et paiera toute sa vie. Il a bénéficié des mêmes droits et procédures qu’un détenu lambda. La réinsertion sous conditions strictes est un droit, il y a été éligible. Il aurait été jardinier, on ne verrait pas le problème. Mais encore une fois, il est musicien, il est connu.

 

Vous ne l’aimez pas ? Ne lisez pas ce qui parait à son sujet, n’achetez pas ses CD, n’allez pas le voir en concert ! C’est pourtant d’une logique simple, facile et déconcertante, non ?

 

Dernière question-réflexion et je vous laisse : prenez la même histoire mais inversez les rôles des protagonistes. Alors maintenant, la femme dans cette histoire, c’est quoi ? Une héroïne ?... Pensez-y bien fort, réfléchissez au sens de cette interrogation et concluez, si vous le pouvez…



27/10/2017
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